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Assassin's Creed, la définition du plaisir coupable ?

Des pavés dans la mer…

21 octobre 2017

Il faut bien le reconnaître : sur la décennie écoulée, il fut pour le moins difficile d'échapper à Assassin's Creed. Qu'on accroche ou non à la série devenue fer de lance d'Ubisoft, qui avait pourtant largement, et a toujours eu, de quoi faire pour se trouver un porte-étendard, force est de constater qu'à travers une production quasi annuelle (exception faite des millésimes 2008 et 2016), la saga opposant Assassins et Templiers s'est imposée comme une des plus populaires depuis l'avènement des consoles HD. Souvent vue comme répétitive et annoncée sur un permanent déclin, avec une sonnette d'alarme tirée après deux épisodes "nouvelle génération" encore davantage critiqués qu'auparavant, l'histoire des Assassins s'est mise en jachère le temps d'un retour aux origines (c'est peu dire !) à venir ce 27 octobre 2017. Pourtant, elle a toujours compté autant de fans, y compris parmi des joueurs exigeants parfois blasés par le trop-plein de spectacle, d'assistanat et de script d'une génération qui en a plus qu'abusé. En réalité, pour beaucoup d'entre eux, Assassin's Creed est défini comme un plaisir coupable annuel, plus acceptable que de passer à la caisse auprès d'Activision et de Call of Duty à la même période de l'année. À l'aube de son dixième anniversaire (déjà !) et d'un nouvel épisode au titre explicite opérant pour la première fois de la série un retour (pour le moins drastique) dans le temps, je vais tenter de vous livrer ma vision, tout à fait personnelle et subjective bien entendu, de ce que j'assume pour ma part être LA série "plaisir coupable" d'une ludothèque que j'essaie de synthétiser et d'amener de plus en plus vers l'efficace et l'indispensable.



À propos de cet article :

 

Second billet d'humeur proposé pratiquement un an après le tout premier – "Je joue à ce que je veux, et je vous emmerde" – par ailleurs toujours tristement autant d'actualité, cet article exprime un point de vue beaucoup plus personnel que mes critiques de jeu, certes subjectives mais évidemment impartiales (un jour j'expliquerai la différence aux deux du fond). Détail amusant : je pars quasiment du même postulat qu'à l'époque, et vais même de nouveau citer les propos de PlayHer dans l'introduction de sa critique d'Uncharted 4 :

 

"Mais je n'y peux rien, si je ne devais vous citer qu'une seule et unique raison pour laquelle je joue aux jeux vidéo : c'est parce qu’ils me font me sentir vivante, ils me font sortir de mon quotidien et vivre une ou plusieurs vies incroyables. Voilà pourquoi je prête autant d’attention aux scénarios, pourquoi je m’en tamponne le coquillard avec une patte d’aligator femelle (il fallait que je la place) de jouer en facile et pourquoi le compétitif m’en touche une sans faire bouger l’autre (oui je sais, j’en ai pas). Et sur ce terrain-là, les Assassin’s Creed, Tomb Raider, Uncharted, inFamous et autres font très très très bien leur travail."

 

Si elle m'a indirectement donné une idée d'article à deux reprises à travers l'opinion qu'elle exprime, c'est qu'il doit y avoir une part de vérité pour un paquet de joueurs, dont votre serviteur. Je ne cherche toutefois pas spécialement à me faire le porte-étendard de toute une catégorie de joueurs à travers cette tribune, et ouvre bien entendu la porte à tous les débats, soucieux de respecter les goûts de chacun, ce qui n'est hélas pas le cas de tout le monde…

 

 

 

 

Une renaissance plus forte que les révolutions

 

 

Dans mon article de novembre 2016, j'avais évoqué ma prise de contact avec Assassin's Creed, au travers du tout premier épisode que j'avais découvert sur PlayStation 3 en 2009, quelques semaines avant la sortie du second volet – à une époque où la nouvelle création d'Ubisoft, globlament saluée par les critiques, se devait de confirmer tout en gommant les quelques tares que pratiquement tous les joueurs avaient relevées.  Oui, je m'auto-cite, parce que c'est la meilleure façon de ré-introduire un postulat qui tient une valeur toute particulière vis-à-vis de cette saga :

 

"Pour ma part, c'est en prenant le parti de me lancer dans la génération HD […] avec […] Assassin's Creed qui m'a placé un peu par défaut dans un camp, celui des joueurs privilégiant le spectacle, l'aventure et le dépaysement à la profondeur de gameplay. Un choix que j'ai choisi de toujours assumer parce que le jeu vidéo a pour but de me divertir […] L'avènement de jeux aux allures de films interactifs constituait pour moi un prolongement d'une expérience de spectateur de cinéma assidu et avide de découvertes."

 

Initialement attiré et fasciné par le célèbre trailer sur fond de "Teardrop" de Massive Attack (comment pouvais-je y rester insensible ?), le premier Assassin's Creed constituait à mes yeux, en 2008, une de mes motivations principales en vue de l'achat d'une nouvelle console qui allait me faire basculer dans une nouvelle expérience de jeu, plus moderne et plus adulte. De fait, je n'avais pas forcément les mêmes raisons de me trouver des excuses de jouer à "AC" et de l'apprécier que les joueurs déjà habitués aux canons contemporains du jeu vidéo "mature" (Metal Gear Solid, Grand Theft Auto en tête, ou bien Splinter Cell voire Prince of Persia pour ceux ayant déjà connaissance des productions d'Ubisoft). J'aurais d'ailleurs pu ne pas rentrer dedans : aussi terne et froide que soit l'atmosphère globale, et complexe puisse se montrer son gameplay résolument riche à mes yeux, j'ai pourtant immédiatement apprécié l'intrigue et surtout l'exploration de ces cités de l'époque des Croisades, n'ayant pas encore le recul nécessaire pour pester contre une redondance évidente ou un traitement de l'image franchement à la ramasse. C'est en vérité en me lançant dans GTA IV dans la foulée, avec le succès que l'on sait (enfin, si vous avez lu ma déclaration d'amour à ce titre) que les faiblesses d'Assassin's Creed m'étaient subitement revenues en pleine tronche, surtout quand on sait que les aventures de Niko Bellic sont tout sauf exemptes de tout reproche dans leur genre. Ce qui, néanmoins, ne m'avait pas pour autant empêché d'attendre le second opus prévu pour la fin d'année, supposé qui plus est améliorer la formule, tout en proposant un cadre spatio-temporel bien plus passionnant à mes yeux : la Renaissance italienne.

 

 

 

 

Si beaucoup d'entre nous ont "insisté" avec cette série dont on attendait de nettes améliorations, parce qu'on n'allait pas pardonner les errances d'une série avec un tel budget deux fois de suite, c'est en grande partie parce que Assassin's Creed II en fut une suite presque exemplaire. Alors que la série avait ses preuves à faire, elle supporta sans mal la "concurrence" d'Uncharted 2: Among Thieves et de Call of Duty: Modern Warfare 2, sortis dans le même créneau et également suites de premiers volets appréciés des joueurs mais en très nette amélioration (au point de demeurer à ce jour, pour beaucoup des fans de ces licences respectives, leurs meilleurs épisodes). Nés quasiment simultanément, Assassin's Creed, Uncharted et Modern Warfare (quelque peu vulgairement définie ici comme une série à part entière dans l'univers Call of Duty) allaient grandir ensemble deux ans plus tard, et reproduire le même schéma à l'automne 2011 avant d'enfin suivre des évolutions différentes : d'un côté, une cassure de quasiment cinq ans pour les aventures de Nathan Drake, spin-off Vita mis à part, de l'autre une nouvelle déclinaison de la sous-licence "Warfare" chez Activision, Modern Warfare se clôturant sur une trilogie. Mais surtout, Assassin's Creed rompait ce cycle évolutif dès 2010, puisque la prolongation directe de "AC II", Brotherhood, était proposée tout juste un an après le second volet. Cette suite si proche, alors qu'elle aurait scénaristiquement pu être greffée à Assassin's Creed II pour un titre plus complet (et de fait, fruit d'une gestation plus longue), ne provoqua pour autant pas un tel tollé auprès des joueurs légèrement agacés que ce deuxième épisode soit amputé de deux chapitres. En vérité, ce qui a fait tiquer à l'époque, ce fut surtout le fait que deux "séquences", vers la fin du titre, soient retirées du scénario avec une justification pour le coup pertinente si l'on place sa foi en l'Animus et son fonctionnement (un peu comme l'artifice scénaristique fort malin visant à expliquer les murs invisibles de la série) … pour les proposer ensuite en contenu additionnel payant. On n'était peut-être pas autant dans l'abus qu'avec l'épisode ô combien houleux de l'épilogue du Prince of Persia de 2008,  œuvre déjà d'Ubisoft, seulement voilà : en récidivant, cette pratique commençant à prendre forme à la fin de la première décennie du nouveau millénaire devenait un peu trop grossière aux yeux des joueurs.

 

 

Il aurait pu être simple, pour les nombreux consommateurs joueurs achetant les jeux d'Ubisoft, de boycotter cette jeune licence en train de faire ses preuves, pour la sanctionner d'un bide commercial poussant l'éditeur-développeur à revoir une partie de sa copie, tout du moins du côté du modèle économique. Seulement voilà, là où d'autres bons (voire excellents) titres se sont ramassés sur cette génération, entraînant la fin prématurée d'une licence voire du studio associé (la liste serait tristement longue), Assassin's Creed a été encouragé par ses joueurs, ou devrais-je dire, ses fans… et une exploitation maline de ses créateurs. Non seulement Assassin's Creed Brotherhood était tout aussi convaincant que son prédécesseur, faisant fi du statut d'énorme DLC à prix fort de ce dernier ; mais en plus, la saga s'était créé une identité, basée autour d'un concept novateur de toute façon excellent depuis sa genèse, portée par un merchandising agressif ET efficace avec des éditions limitées faisant partie des plus séduisantes du marché. En outre, en introduisant un mode multijoueur objectivement original et agréable à parcourir, Ubisoft était parvenu à conserver en son giron tout un panel de consommateurs ne se limitant pas à une fanbase déjà très impliquée en à peine trois ans. Aussi pénible soit l'interface Uplay et l'aspect connecté de plus en plus présent dans les jeux de la firme des Guillemot, aussi nombreux deviennent les DLC annoncés carrément avant la sortie du jeu (certains étant réservés à une édition voire à un support particulier), les joueurs continuaient à croire en Assassin's Creed et à acheter ses nouveaux titres. Ceci jusqu'à ce que la "trilogie d'Ezio" s'achève avec un Assassin's Creed Revelations, vrai-faux quatrième épisode (déjà !), un peu moins aimé de celles et ceux ayant porté le duo "II + Brotherhood" aux nues. La saga italienne, sans tutoyer l'irréprochable, constitue encore à ce jour un des meilleurs souvenirs de la génération précédente pour de nombreux joueurs, moi le premier, et garde un certain côté "inégalé depuis" aux yeux de tous. Pourtant, nous sommes nombreux à avoir continué à consommer du AC, malgré un III ultra attendu mais honnêtement bâclé, un Black Flag partant dans de nouveaux horizons ayant pas mal divisé, et surtout un Unity beaucoup critiqué. Mais surtout, nous sommes surtout nombreux à continuer de jouer à Assassin's Creed en le définissant comme notre "plaisir coupable".

 

 

 

 

Quand évolution rime avec déception…

 

 

Je ne reviendrai pas une fois de plus sur mon petit coup de gueule de l'an passé, et me contenterai de rappeler qu'il n'y a pas de honte à consommer un bien culturel du moment que celui-ci nous satisfait et que nous n'encourageons pas de pratiques immorales voire illégales derrière (l'aspect mercantile parfois franchement limite de ces productions constitue encore un autre débat). Cependant, si l'on fait un tour d'horizon des joueurs de jeux vidéo modernes, disposant des consoles dernier cri et/ou d'un PC, quasiment tous ont joué à Assassin's Creed, et plus étonnant encore : beaucoup de gamers aguerris, jurant davantage par d'autres séries occidentales de renom comme Dark Souls (point "darksoulisation de l'article" atteint), The Witcher, ou même Grand Theft Auto, admettent sans timidité se payer des visites régulières dans l'Animus d'Abstergo. Plus amusant, l'expression "plaisir coupable" revient régulièrement chez ces profils de joueurs, comme s'ils assumaient d'occuper une partie de leur précieux temps dans l'univers créé par Ubisoft Montréal, mais avec une légère gêne. Jamais on ne les entendra s'en cacher en préférant cracher sur la série pour en profiter dans leur coin (leurs profils de joueur et les trophées associés les trahissant de toute façon !) ; non, ils seront plus enclins à se montrer humains, pour ne pas dire faibles, en cédant aux sirènes de jeux correspondant beaucoup moins à leurs canons vidéoludiques personnels. Un petit peu comme si jouer à Assassin's Creed avait quelque chose de tabou chez les hardcore gamers, mais pas trop non plus. Cependant, n'aimant ni ce type d'étiquette pour des raisons déjà évoquées, ni davantage prendre position vis-à-vis de celle-ci en particulier, j'ai moi-même appris à donner sans honte ce statut à la saga d'Ubisoft, et pense qu'il est intéressant d'expliquer pourquoi. En même temps, sinon, cet article ne servirait à rien.

 

 

Comme je l'évoquais plus haut, au-delà de la simple évolution d'un modèle économique dont elle est partiellement responsable, la série Assassin's Creed s'est également quelque peu perdue dans son concept, en abusant non seulement de celui-ci mais tout simplement du nombre d'épisodes au fil des années, remettant en cause leur crédibilité les uns par rapport aux autres. Je mettrai de côté ici les dipensables spin-off DS, PSP et les "Chronicles", titres mineurs bien que témoignant d'une certaine surexploitation. Au début, le fait de numéroter le cinquième titre canonique comme étant en vérité le troisième faisait sens, d'autant plus qu'il était développé depuis trois longues années en parallèle de Brotherhood et Revelations, complétant "l'arc Ezio" par ailleurs assumé comme tel en 2016 via une réédition remasterisée de cette trilogie exclusivement. En refermant globalement assez habilement l'histoire de Desmond Miles, notre Assassin du présent retournant explorer les traces de ses ancêtres, Assassin's Creed III rendait l'ensemble crédible en dépit de ce rythme de production accru et largement débattu, et on pouvait s'attendre à voir la série enfin s'offrir la pause qu'elle méritait. On ne reprochera pour autant pas à l'opus PSVita, Liberation, d'exister : ce dernier se posait en marge d'AC III avec une sortie simultanée sur un support mobile prometteur dont les développeurs occidentaux se souciaient alors encore, et il constituait le premier – et seul – prolongement nomade digne de ce nom de l'expérience Assassin's Creed, marginale mais justifiée.

 

 

Seulement voilà, en annonçant Assassin's Creed IV: Black Flag dans la foulée, et ce au format cross-gen (sortie simultanée sur une génération de console en fin de vie et sur la nouvelle tout juste apparue en rayons), Ubisoft donnait l'impression de commencer à se moquer un peu de nous : un "AC4" hors de la timeline de Desmond, et ce dès l'année suivante, vraiment ? Et que dire de la publication simultanée, un an plus tard, de Unity, premier épisode de la série exclusivement réservé aux nouvelles consoles (en plus du PC) … et de Rogue, lui carrément cantonné à une génération "PS360" sur qui pratiquement personne ne continuait de miser ? Clairement, en accélérant de la sorte le rythme de publication d'une série devenue phare dans le paysage du jeu vidéo, Ubisoft prenait le risque d'en lasser les joueurs, même les plus tolérants – aveuglément ou consciemment. Cependant, bon nombre y est resté fidèle, une nouvelle génération de fans émergeant même avec un Assassin's Creed Unity à peu près autant médiatisé que critiqué. Du côté des "anciens", dont j'ai la prétention légitime de faire partie, l'aspect "plaisir coupable" n'a alors jamais trouvé autant son sens. Tout pouvait nous inciter à lâcher l'affaire et à laisser cette série surexploitée de côté quelque temps, notamment en suivant de loin son évolution et les retours de joueurs de plus en plus impliqués dans la réputation d'un jeu. Alors, pourquoi tant sont-ils "restés" ?

 

 

Ouais, enfin bon, le plaisir coupable, ça a ses limites quand même.

 

 

L'Histoire sous forme de corde sensible ?

 

 

Céder au marketing agressif d'Ubisoft par pur aspect de collection est en effet une chose (je concède posséder chaque édition collector de la série depuis son premier volet), passer à la caisse tous les ans en ayant le sentiment de ne pas découvrir d'expérience nouvelle en est une autre. C'est ici qu'Assassin's Creed parvient à maintenir accrochés une majorité de ses fans : en réalité, aucun de ses jeux n'est mauvais, ni même moyen ; tout juste au pire décevant en relation aux attentes immenses placées à chaque fois. Malgré des défauts de gameplay que la série se traîne depuis ses origines, notamment sur un aspect infiltration toujours aussi laborieux et n'incitant plus trop à l'indulgence, et un scénario souvent de moins en moins passionnant (surtout la partie dans le présent, dont tout le monde ou presque semble avoir décroché), "AC" trouve le moyen de se renouveler à la grâce de son level design. Cette force inoxydable est pourtant paradoxale vu qu'en soi, Ubisoft n'invente absolument rien au niveau du "cœur" de ses univers, se contentant de reconstituer des prestigieuses cités telles qu'elles existaient en des temps reculés, souvent capitaux dans la riche histoire de l'humanité. Aussi, c'est du côté du travail de reconstitution pharaonique (on espère pouvoir le dire d'Origins prochainement, et pas que pour le jeu de mots !) et de la grandeur de ses univers à explorer, urbains ou plus sauvages, que Assassin's Creed parvient toujours autant à capter l'attention des joueurs. Nous aimons voyager, découvrir des paysages et des décors magnifiques, et ce peu importe qu'ils soient fantastiques, originaux, ou tout simplement réalistes : le jeu vidéo offre toujours cette opportunité unique en son genre de parcourir des espaces nous permettant d'échapper à la réalité, chose qu'aucun autre média ne peut proposer. Là où "AC" trouve la spécificité qui le démarque de toute autre expérience du style, c'est qu'il nous plonge dans des contextes spatio-temporels toujours célèbres (ère des Croisades, Renaissance italienne, révolution française, Londres victorien…) qu'aucun jeu vidéo n'a jamais autant exploré de la sorte, et surtout avec un tel sentiment de liberté et de puissance. Les productions vidéoludiques nous immergeant ainsi dans l'Histoire sont rares, et ce n'est bien sûr plus du côté des bons vieux jeux d'aventure de Cryo (Versailles, Égypte ou Chine) que l'on peut trouver de telles expériences.

 

 

Sans avoir spécialement de vocation pédagogique, Assassin's Creed nous livre une version légèrement romancée de nombreux événements clés de l'humanité à travers un second millénaire qui n'en a pas manqué, sans jamais se pencher sur des périodes surexploitées par la concurrence, trop focalisées sur le XXè siècle (les deux grandes guerres mondiales ou l'Amérique d'après-guerre en tête) ou alors sur des ères médiévales souvent transformées dans un cadre heroic fantasy s'éloignant de références réelles. De fait, une expérience plutôt unique et quand même très fidèle à l'Histoire nous est offerte, avec une grande liberté de mouvement et d'action nous évitant de trop nous cantonner à des synopsis de toute façon de plus en plus inégaux. Certes, comme déjà souligné précédemment, bon nombre de mécaniques de jeu sont discutables, quand elles ne s'avèrent pas tout simplement archaïques et idiotes (les techniques employées pour échapper aux poursuivants demeurent quand même un sacré gag récurrent). Mais en dépeignant avec un tel soin de la réalisation des environnements que jamais personne ne s'est risqué à explorer, sur fond de bandes son toujours soignées et inspirées (qu'elles soient signées Jesper Kyd, Lorne Balfe ou Austin Wintory, tous compositeurs de renom dans le milieu), et en proposant des mondes ouverts magnifiques de crédibilité et terriblement complets, Assassin's Creed synthétise ce type de jeu vidéo moderne sacrifiant quelque peu le fond au profit d'une forme incroyablement soignée. Surtout, il l'inscrit dans le cadre d'aventures non linéaires, aux multiples possibilités malgré un scénario principal devenu presque anecdotique, débouchant sur un ensemble unique en son genre et dont on veut sa dose annuelle, tout simplement. Il suffit de constater l'engouement à l'annonce d'Assassin's Creed Origins, consécutif à la première "pause commerciale" réelle de la licence, pour réaliser qu'il s'agit bel et bien d'un nom essentiel dans une industrie qui cherche à imposer de plus en plus de marques au détriment du soin apporté à celles-ci – des studios comme Rockstar ou Naughty Dog faisant exception.

 

 

On aurait pourtant pu perdre Assassin's Creed avec Syndicate, à l'environnement plus que prometteur (le Londres de la révolution industrielle et ses enjeux politiques de taille), et dont la réception globale, aussi bien auprès de la presse que des joueurs, conduisit clairement Ubisoft à relâcher un peu la bride. C'était d'autant plus dommage qu'aux yeux de certains, dont moi-même, il ne constituait pas spécialement l'épisode de trop, en tout cas pas davantage qu'un autre. Chacun se fera bien entendu son avis à ce sujet, mais AC III et Unity, peut-être les deux projets les plus pompeux d'Ubisoft envers sa saga fétiche, auraient aussi pu voire dû endosser ce rôle, et engendrer une pause salvatrice après les nombreuses critiques endurées. La "machine" des frères Guillemot avait-elle pourtant des raisons de se reposer avec un public aussi vaste, et un peu trop silencieux ? Cette fameuse "majorité silencieuse", si souvent évoquée lorsqu'il faut analyser les phénomènes de ventes massives de produits à l'accueil très critique de consommateurs toujours plus exigeants, n'est-elle pas ici constituée de tous ces joueurs voyant Assassin's Creed comme leur fameux plaisir coupable ? L'avenir nous le dira, notamment avec la réception d'un Origins extrêmement attendu, et dont on a terriblement hâte de voir s'il rendra la "consommation" de la licence plus facile à assumer, ou si tout ce qu'on a peine à lui pardonner va encore nous claquer à la figure… avec la même incapacité de vraiment lui en vouloir, comme si on arrivait à tout lui pardonner sur la base de son charme si unique et envoûtant.

 

 

 

 

Cela ne vous aura pas échappé : partant d'un constat personnel et individuel, je n'ai pas hésité à généraliser le phénomène de plaisir coupable entourant Assassin's Creed. Il y a une bonne raison à cela : la série d'Ubisoft est quelque peu la représentation la plus adéquate de ce concept, applicable par ailleurs à tous les types de divertissements. Au même titre que les albums de pop rock simples d'accès mais toujours efficaces, ou les films d'action/aventure rentabilisant à eux seuls l'industrie du pop-corn,  "AC" est un petit peu le prototype de cette série dont on ne peut se passer, malgré ses défauts permanents et une évolution discutable. En cela, il est très certainement la définition la plus évidente et la plus célèbre de ce fameux aspect "plaisir coupable" dans un média dont tant de fans sont impitoyables avec les productions un peu trop commerciales qui ne répondent plus aux attentes des plus exigeants. Alors certes, on pourrait alors débattre indéfiniment du pourquoi nous sommes si nombreux à apprécier cette licence finalement, surtout un petit peu en silence, vu qu'on a de toute évidence de mal à l'assumer. La réponse est peut-être assez simple malgré tout : ne serait-ce pas tout bêtement parce que cette série cristallise à la fois tout ce qu'on critique voire déteste dans le jeu vidéo moderne, mais aussi ce qui nous le fait tellement aimer ? En fin de compte, sans chercher à conclure cet article sur de la bonne vieille philosophie de comptoir, il y a fort à parier que l'amour l'emporte assez sur la haine pour qu'on se fasse violence, encore et toujours, tant qu'on nous offre le plaisir recherché. Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse…

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